La nuit a été quelque peu hachée. Je me suis réveillée vers 2 heures du matin et j’ai eu du mal à me rendormir. Le décalage horaire n’est pas encore totalement digéré. J’ai tout de même fait l’effort de garder les yeux fermés et j’ai fini par replonger dans un sommeil léger.
Sans surprise, le petit-déjeuner ressemblait parfaitement à l’idée que je me fais d’un petit-déjeuner nord-américain de motel : assiettes en carton, couverts en bois — progrès écologique oblige — et buffet plutôt fonctionnel que gastronomique.
J’ai opté pour des œufs brouillés accompagnés de toasts et de beurre. Un yaourt et une pomme ont complété l’ensemble, la pomme étant discrètement réquisitionnée pour plus tard dans la journée. Demain, je testerai peut-être les gaufres. J’ai aussi repéré des muffins qui me semblaient mieux assortis aux œufs que les éternels toasts.
Rien de mémorable, mais suffisamment nourrissant pour tenir jusqu’au déjeuner.

Le groupe

Nous ne sommes que six participants pour cette première partie du circuit. Outre moi-même, il y a Nadine, qui voyage seule et qui est l’aînée du groupe, ainsi que deux couples : Patricia et Denis, puis Laetitia et Tony.
C’est lors de l’introduction du guide que la journée a pris une tournure un peu inattendue.
La personne que j’avais rencontrée la veille à l’aéroport était bien notre guide pour cette première partie du voyage.
Dès le premier regard, il semblait tout droit sorti de l’imaginaire collectif canadien. Grand, robuste,Un certain embonpoint, il donnait davantage l’impression d’être un trappeur ou un garde forestier qu’un guide touristique. Il se prénommait Joe
Sa tenue renforçait encore cette impression : une épaisse chemise à carreaux rouges et noirs qu’il semblait considérer comme un uniforme officiel. Je ne sais pas s’il en possédait plusieurs exemplaires ou s’il s’agissait toujours de la même, mais elle l’accompagnera fidèlement tout au long du voyage.
Avec son accent canadien bien prononcé, son franc-parler et son côté bourru, il évoquait davantage un personnage de cabane au fond des bois qu’un employé d’agence de voyages.
Malheureusement, sa première intervention dans le bus n’a pas vraiment amélioré cette impression…
Dès son introduction dans le bus, nous avons compris que nous n’étions pas partis pour trois semaines de diplomatie feutrée.
Dès son introduction, notre guide a tenu à fixer les règles du jeu.
En résumé : c’était lui qui décidait de tout.
Les horaires, les arrêts, l’ordre des visites, les changements de programme… tout relevait de son autorité. Quant aux questions, l’impression générale était qu’il valait mieux les garder pour soi afin de ne pas l’importuner inutilement.
Il nous a également expliqué son système de communication. Lorsqu’il aurait quelque chose d’important à raconter, il taperait deux fois sur son micro.
Toc toc.
À ce signal, chacun était prié de se taire immédiatement afin de ne pas déranger ceux qui souhaitaient écouter ses commentaires.
Sur le principe, la règle se défend tout à fait dans un autocar où les conversations peuvent rapidement couvrir la voix du guide.
Sur la forme, disons que la présentation ressemblait davantage à un rappel à l’ordre qu’à une invitation à la courtoisie.
Et pour ceux qui auraient cru qu’il plaisantait, Denis en fit rapidement l’expérience. À peine deux heures plus tard, alors qu’il discutait avec sa femme pendant une explication, il se fit vertement rappeler à l’ordre devant tout le groupe.
Le message était clair : les deux coups sur le micro n’étaient pas une suggestion.
De mon côté, lorsqu’il a demandé si on avait des questions, je lui ai simplement indiqué que j’aimais bien comprendre les raisons d’un éventuel changement de programme. Si l’on modifie l’ordre des visites, cela me paraît tout à fait logique et même intéressant d’en comprendre le pourquoi.
Manifestement, ma demande n’était pas du goût de notre guide… Sa réponse a été plutôt sèche : il fallait simplement suivre les consignes sans “chipoter”, faute de quoi cela finirait par le “gonfler”.
L’ambiance était donnée.
Et cette première impression n’a pas été particulièrement favorable.

Toronto

Le programme a donc été modifié et nous avons commencé par Toronto.
Contrairement à ce que j’avais compris en lisant le descriptif du voyage, il ne s’agissait pas uniquement d’un tour panoramique en autocar. Nous sommes descendus dans le centre-ville afin de découvrir les abords du City Hall.
Le guide nous a également expliqué le fonctionnement de la ville souterraine de Toronto. Sous les gratte-ciels du quartier des affaires s’étend un vaste réseau de galeries piétonnes reliant immeubles de bureaux, centres commerciaux, stations de métro et hôtels.
Une bonne partie des déplacements peut ainsi s’effectuer à l’abri des intempéries, ce qui prend tout son sens durant les rigoureux hivers canadiens.
Nous avons pu apercevoir certaines entrées de ce réseau situé au niveau inférieur des bâtiments. Le contraste avec la rue est frappant : tout est parfaitement propre, bien entretenu, éclairé et sous surveillance vidéo. Je n’ai vu ni détritus, ni dégradations, ni personnes installées dans les couloirs.
En revanche, à quelques mètres de là seulement, autour du City Hall et de ses espaces verts, la réalité est différente. J’ai été surprise par le nombre de personnes sans domicile fixe encore endormies sur des bancs ou installées dans les parcs au moment de notre passage matinal.
Ce contraste entre la ville souterraine ultra-maîtrisée et certains secteurs de surface m’a frappée. Comme dans beaucoup de grandes métropoles nord-américaines, Toronto affiche à la fois une impressionnante prospérité et une pauvreté bien visible.

Réseau souterrain

Ce réseau, appelé PATH, est considéré comme le plus grand ensemble piétonnier souterrain du monde. En hiver, lorsque les températures descendent largement sous zéro et que la neige s’invite en ville, il permet aux habitants de traverser une bonne partie du centre sans mettre le nez dehors.

Puis nous avons repris la route vers l’un des symboles les plus connus du Canada : la Tour CN.

La Tour CN : la fierté de Toronto

Lorsqu’elle fut inaugurée en 1976, la Tour CN était la plus haute structure autoportante du monde avec ses 553 mètres. Son nom vient de la compagnie Canadian National Railway, qui l’avait fait construire notamment pour améliorer les télécommunications.
Pendant plus de trente ans, elle a détenu plusieurs records mondiaux et reste aujourd’hui l’un des monuments les plus emblématiques du Canada.
Même si d’autres gratte-ciels l’ont depuis dépassée, elle domine encore totalement la silhouette de Toronto et sert de point de repère visible à plusieurs dizaines de kilomètres.
À son pied se trouve également un petit espace consacré à l’histoire ferroviaire canadienne. Ce n’est pas un grand musée mais plutôt une exposition en plein air qui rappelle le rôle fondamental du chemin de fer dans le développement du Canada. Sans les lignes ferroviaires transcontinentales construites au XIXe siècle, il aurait été pratiquement impossible d’unifier un territoire aussi immense.

Après Toronto, nous avons pris la route des célèbres chutes du Niagara.

Notre guide s’est alors transformé en général d’armée.
Les consignes étaient extrêmement précises. Son objectif : nous faire gagner du temps et éviter les files d’attente. Il nous a expliqué comment circuler, à quel moment enfiler les fameux ponchos rouges et même comment dépasser certains groupes plus lents.
Ses conseils se sont révélés très utiles. Et j’ai apprécié l’optimisation du temps !
Il nous a notamment indiqué que les personnes souhaitant éviter la douche intégrale pouvaient rester au niveau inférieur du bateau.
La croisière était une bonne manière de se rapprocher des chutes.
J’avais cependant une certaine appréhension pour mon appareil photo. Craignant de le tremper, je suis descendue me mettre à l’abri un peu trop tôt. Avec le recul, je crois que j’ai été trop prudente. Depuis ma position protégée, j’ai observé les autres passagers se faire littéralement arroser par les embruns. Certains étaient trempés de la tête aux pieds et semblaient en être ravis.
Je regrette un peu de ne pas avoir trouvé une housse étanche pour mon appareil photo afin de profiter pleinement de l’expérience.
Mais même depuis l’intérieur du bateau, la proximité des chutes est saisissante. On réalise alors véritablement la puissance phénoménale de cette masse d’eau qui se déverse sans interruption.
Après la croisière, nous avons bénéficié d’un temps libre.
Joe nous ayant préalablement conseillé d’éviter les “pièges à castors” — sa façon bien à lui de désigner les boutiques de souvenirs remplies d’objets fabriqués en Chine — j’ai décidé de suivre le programme que j’avais étudié de mon salon. Notre guide m’avait d’ailleurs indiqué que c’était faisable en marchant d’un bon rythme.
Mon objectif : Table Rock et la Skylon Tower.
J’ai emmené Nadine avec moi car elle m’avait dit qu’elle avait repéré la tour Skylon egalement. La montée nous a coûté un peu plus de 20 dollars canadiens par personne, taxes comprises.
Et honnêtement, cela valait largement l’investissement.

La Skylon Tower : la meilleure vue sur les chutes

Construite en 1965, la Skylon Tower culmine à environ 160 mètres au-dessus du niveau des chutes.
Contrairement à la promenade située au bord de l’eau, elle permet de prendre de la hauteur et de comprendre toute la géographie du site. On distingue parfaitement la rivière Niagara, les chutes américaines, les chutes canadiennes en forme de fer à cheval et surtout l’immense quantité d’eau qui s’engouffre vers le vide.
Par beau temps, la vue porte jusqu’à Toronto, située à plus de cent kilomètres.
J’avais hésité à y monter, craignant que cela n’apporte pas grand-chose de plus que la promenade. Finalement, c’est probablement l’une des meilleures décisions de la journée.

La ville

Nous avons ensuite redescendu à pied les rues voisines.
Et là, changement total d’ambiance.
Entre les attractions lumineuses, les mini-golfs dinosaures, les maisons hantées, les salles de jeux et les restaurants à thème, certains quartiers ressemblent davantage à un mélange de Disneyland et de fête foraine permanente qu’à un site naturel classé.
Les Canadiens ont clairement développé tout un écosystème touristique autour des chutes afin d’inciter les visiteurs à rester plusieurs jours.
La marche rapide jusqu’à la Skylon Tower et le retour au bus m’ont également rappelé une vérité universelle du voyage : il ne faut jamais se fier uniquement aux prévisions météo.
Le matin, les températures me semblaient encore un peu fraîches. J’avais d’ailleurs quitté le Luxembourg persuadée que j’allais passer deux semaines à lutter contre le froid canadien.
Quelques heures plus tard, sous un magnifique soleil, je regrettais presque d’avoir emporté autant de polaires !
J’ai eu bien chaud. 🥵 Mon t-shirt était dans un état tel qu’il était hors de question de le remettre une deuxième fois. De retour à l’hôtel, je l’ai donc suspendu dans la chambre pour qu’il sèche pendant la nuit.
Le grand défi logistique du voyage commence déjà : faire survivre ma garde-robe jusqu’à la prochaine lessive
Sur le trajet, Joe nous a également expliqué que le 21 juin correspond à la Journée nationale des peuples autochtones. Ben oui, on n’a pas non plus le droit de roupiller pendant ses explications. Nos ronflements pourraient gêner les autres !

La Journée nationale des peuples autochtones

Instaurée en 1996, cette journée célèbre les Premières Nations, les Inuits et les Métis, qui sont les trois grands peuples autochtones reconnus au Canada.
Le choix du 21 juin n’est pas un hasard : il correspond au solstice d’été, une date importante dans de nombreuses traditions autochtones.
Partout au Canada, des cérémonies, spectacles, rencontres culturelles et événements éducatifs sont organisés afin de mettre en valeur ces cultures longtemps marginalisées.
Pourtant, durant notre journée, nous n’avons pratiquement rien vu de particulier. Peut-être les célébrations étaient-elles concentrées ailleurs ou plus discrètes que je ne l’imaginais.
Nous avons ensuite poursuivi notre route vers Niagara-on-the-Lake en longeant le lac Ontario.
Tout au long du parcours apparaissaient de magnifiques propriétés.
Ces grandes maisons au bord du lac
La région de Niagara est l’une des plus recherchées du sud de l’Ontario.
On y trouve de nombreuses résidences secondaires appartenant à des familles aisées de Toronto, mais également des résidences principales de retraités fortunés.
Contrairement à certaines régions européennes où les lotissements imposent une certaine uniformité architecturale, les propriétaires nord-américains disposent souvent d’une plus grande liberté dans le style de leur maison. Résultat : chaque propriété semble raconter sa propre histoire.
L’immobilier y est particulièrement cher, surtout lorsqu’une vue sur le lac est incluse.
Niagara-on-the-Lake est absolument charmante. Les rues sont impeccablement entretenues, les jardins débordent de fleurs et les petites boutiques donnent envie de s’arrêter à chaque coin de rue.
J’ai également remarqué un grand nombre de cafés artisanaux. Les Français et les Italiens ne détiennent pas le monopole du café…

La culture du café au Canada

Depuis une quinzaine d’années, le Canada connaît une véritable explosion du café de spécialité. Comme dans beaucoup de pays occidentaux, les consommateurs s’intéressent davantage à l’origine des grains, aux méthodes de torréfaction et aux modes d’extraction.
Il est désormais très courant de voir des cafés torréfier eux-mêmes leurs grains sur place.
Le Québec et l’Ontario comptent aujourd’hui de nombreuses microtorréfactions reconnues, parfois même exportées à l’international.
Le café est devenu ici un véritable produit gastronomique, au même titre que le vin ou la bière artisanale.
Le dîner était organisé dans un hôtel voisin, un Best Western Plus qui correspondait beaucoup plus à l’image que je me faisais du voyage. En entrant, je me suis demandé si une erreur n’avait pas été commise et si nous n’aurions pas dû dormir ici plutôt que dans notre Quality Inn aux fourmis.
Autre surprise : les assiettes sont arrivées directement devant nous, garnies de poulet, sans qu’on nous ait jamais demandé si nous étions végétariens, allergiques ou soumis à un régime particulier.
Visiblement, au Canada, on considère que tout le monde mange du poulet jusqu’à preuve du contraire.
À 22 heures, heure locale, je me suis enfin glissée sous les draps.
Demain, nous quittons définitivement l’hôtel d’aéroport.
J’espère secrètement que le prochain hébergement ne comportera ni fourmis ni vue panoramique sur des installations de climatisation industrielles.
À ce stade du voyage, mes exigences sont devenues étonnamment modestes...